Voici un texte que j'ai écrit dans le train, en octobre 2006 (je crois).

Carnet du désenchantement.

Est-ce que les artistes véritables, s'il y en eut jamais, étaient aussi invisibles qu'aujourd'hui, à l'époque où la puissance de l'économie s'imposa ? Je songe aux milliers d'exemple de la publicité qui m'ont environné depuis ma plus tendre enfance. Ils m'ont façonné, le regard rivé aux images, l'inconscient scotché aux mots, l'ensemble saisi en un rien de temps par un esprit qui, ne pouvant s'en empêcher, absorbe avec d'autant plus d'efficacité et de rapidité ces véhicules du classicisme ambiant que sont les publicités.

    Affiches dans le métro, grands panneaux lumineux dans la rue, textes prosélytes sur les emballages : omniprésence règlementée, signe évident de normalité et de bien-être, les publicités sont de nos jours reconnues d'utilité publique.

    Ce qui me chiffonne  n'est pas tant que le "bon temps" d'avant soit hors de portée, mais plutôt que cette ambiance est macabre, mortifère, étouffante.

Oui, je l'admet, la plupart du temps on ne ressent rien par rapport à ces affiches hautes en couleurs et en exclamations. On passe. Mais à force, c'est un sentiment de lassitude qui m'envahit, à force d'être travaillé, à force d'être poussé, tiré, attiré, pris en tenaille.

Est-ce de l'art ? Mais oui ! Combien de réalisateurs sont sortis de la publicité, combien de dessinateurs et de créateurs talentueux y ont fait leurs armes ou tout simplement exercé ?

    La publicité relève parfois de l'art, certes, mais qui voudrait d'un art sans beauté gratuite ? Un art sans élévation, qui vise la foule, le champs le plus large possible, le nombre général ?

    Souvent, j'ai été envahi à la vue tant de fois répétée d'une affiche laide au point que je ressentais l'absolue nécessité de la déchirer et de l'effacer de ma mémoire. Souvent j'ai été envahi par ce sentiment horripilant d'être forcé. L'art de la publicité réside dans la force exercée sur les gens, c'est-à-dire nous.

    La publicité est un art de notre temps parce qu'elle repose sur les méthodes de manipulation de masse et la compréhension des effets des couleurs, des symboles, des images, des mots, des intonations sur la psyché.

    La publicité est l'application, l'essai in vivo des théories qui consistent à faire faire à d'autre ce qu'ils n'auraient jamais songé à faire d'eux-mêmes.

    Au fond, ces directives cachées omniprésentes constituent un bourrage de crâne, un lavage de cerveau aux dimensions mondiales. La publicité ne cherche pas simplement comme l'art, à faire de l'argent, elle est née d'une demande dont le but ultime est de faire de l'argent. Il n'y a pas de beauté gratuite dans la publicité, pas de temps pris en quête d'autre chose, d'un au-delà rêvé et rêvable. Et cela me rend triste.

    Le pire, c'est qu'on ne peut y échapper. Notre cerveau repère automatiquement les mots, il les comprend même quand on veut se déconnecter. Si on détourne le regard, on se retrouve à nouveau face à une affiche. Où que porte le regard, on se retrouve face au prosélytismes le plus efficace et le plus insidieux qui aie jamais existé. Et ce qu'il nous propose ne nous demande aucun effort... si ce n'est quelques sous.

    Alors le mieux que je puisse vous proposer, c'est cela : fermez les yeux.Oubliez tout. Essayez d'imaginer une rue sans affiche, une station de métro aux murs blancs, sans un seul mot ou dessin qui vous saute dans l'oeil. Une ville où rien n'essaye de capter votre attention, où les espaces 'vides' ne se remplissent pas de bruit visuel. Parce qu'il est quasiment certain que tous les espaces que la publicité peut envahir le seront, aussi bien l'espace sonore que visuel ou même l'odeur...

    Essayez d'imaginer un monde où l'on n'essaye pas d'envahir votre intimité de tous côtés, mais où au contraire on vous laisse des murs blancs et des ébauches de rêves pour que vous les peigniez en esprit de vos propres rêves, avec votre propre imagination.