Ce long silence de quelques jours. Je suis a Darjeeling. J'y ai marche au creux du matin, au milieu des forets, des jardins a the, et des maisons eparpillees, descendu jusqu'au creux de la vallee, traverse la riviere sur un pont de bois tremblant et remonte jusqu'a Nagari puis pris la route principale, toute pleine de trous, d'hommes qui refont le bord de la route, pour que l'eau s'ecoule, mais pas le milieu, la ou les gens et les voitures ne parviennent pas a evites les cahots malgre leur folle conduite. Des femmes cassent des cailloux.  Elles font des cailloux plus petits avec des cailloux plus grand. Je ne sais pourquoi, il y a quelque chose de tellement absurde dans ces actions au fond si inutile.

En chemin, apres huit bonnes heures de marche, une voiture militaire s'arrete a ma hauteur. Un pundjabi dans son turban et son sourire se pointe par la fenetre et m'invite a monter. Je ne sais pourquoi, je dis oui. Lui, il  ne sait pourquoi, il s'est arrete. Je lui rappelle son fils de 17 ans, solitaire, scout, et qui marche seul sur les routes de l'Inde. Il m'offre un repas sur la route, un bouquin et m'emmene sur vingt kilometres jusqu'a Darjeeling. Il  m'abreuve de conseils de prudence et me donne son numero. "Surtout, situ as des problemes, tu m'appelles." Je lui promet que je le ferai. Je sais que je peux compter sur lui. J'ai son numero dans mon carnet.

Une pluie folle tombe, le brouillard est partout. Allez, medit-il, c'est quoile numero de tes parents ? Et voila que je parle a mon pere pour la premiere fois depuis que je suis parti. Ca fait deux heureux. Il est content, mon pere est content, et moi, eh bien voila une bonne chose de faite !

Les militaires indiens n'ont pas le droit de parler aux etrangers, mais  bon, m'explique-t-il, c'est son jour de repos, il parcourt lers environs en notant la route, pour une autre fois. Il espere que l'armee le liberera l'annee prochaine. Il veut voyager, aller a Nex-York, ou il a de la famille, aux Etats-Unis, voire a Paris. Mais le prix de la vie, dont je lui parle, lui fait grincer des dents...

Je me dis que ca serait pas mal s'il  venait un jour... sourire interieur.


Il y a cet horelier a Mirik, fort gentil. Il y a cette vieille femme aujourd'hui, alors que j'allais avec une jeune fille suisse a une Tea factory fermee, qui redescend un peu avec nous pour etre bien sure qu'on prenne le bon chemin. Un beau sourire. Et puis le zoo, qu'on visite, le coeur bouleverse par la vision d'un magnifique Leopard aux taches extraordinaires, et celle du tigre indien, roi majestueux indifferent a notre presence, aux cris de gamins excites qu'emettent les indiens, enfants et adultes confondus. Et soudain, le voila qui crie, hurle. La peur nous etreint. On le regarde, fascine, sa course terrifiante, son repos royal. Il n'y a pas de mots pour cette beaute-la. Le panda roux aussi, si mignon... impossible de resister a sa bouille. Je craque. Je deviens gaga. Ca fait du bien de temps en temps.

Dans lesmagasins, je trouve enfin de beaux bijoux. Je passe une heure a faire etaler ses tresors a un  vendeur qui se serait probablement ennuye sans moi. Le plaisir des yeux me suffit. Malgre mon gout difficile (j'ai en sainte horreur tout travaild'art qui n'est pas de la plus grande finesse !),  je repere un pendentif de toute beaute en onyx bleu. Et puis il y a l'om en argent, signe de paix,que je compte bien m'accrocher au cou un de ces  jours prochains.

Je n'ai pas vu de blanc depuis que j'ai pris le train a Mumbay. Ici, a Darjeeling, ils y en a plein, tout comme il y a des touristes indiens a la pelletee. Darjeeling, station de montagne. 100 000 habitants, et peut-etre cinquante ou cent hotels. Les touristes indiens, classe moyenne, sont les pires de tous. Ils ne respectent rien ni personne, les gosses hurlent (Aie ! La deuxieme  generation,  pourrie gatee, va faire tres mal !), ilsexigent ci, ils exigent ca, affichent leur argent sans la moindre gene, et prennent un plaisir assez evident a remplir les criteres caricaturaux du touriste riche.

Et si vous estimez que je me laisse aller a la critique facile, ce que je peux parfaitement comprendre, si vous etes indiens et que vous vous estimez vexes, eh bien je suis desole. En France, il y a d'autres  choses qui ne me plaisent pas. Le fait de raler par exemple, dont Parisienne Exilee parle si bien. Ici, c'est ce besoin de se montrer, cette importance de l'apparence, de la richesse affichee, ce nationalisme qui semble compenser la pauvrete de la culture populaire, la  pauvrete de tellement de gens, cette fierte mal placee...

Avec cette jeune fille suisse qui est arrivee hier, nous passons la journee. Ca m'oblige a visiter. Je dois bien reconnaitre  que j'ai l'humeur  plutot solitaire  ces derniers temps, des envies de m'asseoir a une table et d'ecrire une nouvelle, et puis encore une autre...

Je suis a Darjeeling. Ici, je suis un touriste parmi d'autres. Au pays des nuages et du brouillard qui semble eternel, en haut de collines vertes et luxuriantes d'une beaute a couper le souffle, j'erre silencieusement entre le cinema (eh oui,toujours la meme passion pour l'image et le son, le mouvement des couleurs, les histoires plus ou moins bien inventees...), les restaurants, quelques rares personnes croisees, le sommeil (je dors dix a onze heures, je fais des reves extraordinaires...) et le point d'interrogation du futur.

Pour le Sikkim, on verra bien. Je suis a Darjeeling, et j'y reste encore un peu...

Un jour, on se reverra, en attendant...