Je me suis mis à relire récemment certains des textes que j'ai rédigés par le passé, et j'ai découvert avec stupéfaction que, bien que toujours incapable de juger de leur qualité, ils correspondaient toujours parfaitement à mes idées... Est-ce à dire que je n'ai pas progressé ? Je ne me sens pas capable d'écrire mieux. j'ai même l'impression d'être incapable de rédiger la suite de ce qui suit, d'écrire quelque chose d'aussi détaillé, d'aussi inventif à mes yeux...

Voici un début de nouvelle que j'ai rédigé en 2003.

Les yeux tirés, l’Arrogant enfila en hâte la tenue de combat et siffla le code ‘’capture’’ à la fréquence de sa compagnie. Au bout de quelques milisecondes, son oreille perçut les dix-neuf appels réglementaires. Une naissance de soulagement affleura le conscient du maître d’armes, violemment repoussée à sa place d’origine. Les muscles tendus, l’attention en mode ico, il ferma les yeux et repéra l’aigle en approche. Immédiatement il se mit en position et programma le saut. Cette opération, même répétée mille fois, gardait une touche d’aventure, une certaine odeur de danger. Oh, dans la réalité le danger était presque nul ! Mais la vitesse d’exécution, surhumaine, et la fantastique propagation dans l’air de la monture des forces d’élite étonnaient irrésistiblement les sens. Toujours cette étrange impression de précéder ses propres gestes, de planer indéfiniment alors que le tout, saut et fixation sur le dos de l’aigle, ne durait que quelques centièmes de secondes. Aigle en approche. Il sentait sa nervosité. Un jeune. Il n’avait accepté de le prendre que parce que cette bête était la plus entreprenante de toutes. Pas très puissante, sans grande expérience, mais avec une intuition et une arrogance hors du commun. Attiré par la ressemblance sans doute. Son portrait tout craché. Filant à travers (les méandres de) la projection spatiale de l’esprit aigellien, l’Arrogant veilla à ce que sa nervosité ne dépasse pas le seuil de dangerosité. Ce petit-là s’en tirait plutôt bien. Comme s’il visualisait le seuil, se maintenant juste en dessous.
Il est vrai que ‘’petit’’ était légèrement déplacé. L’aigle avait été sélectionné il y a soixante ans de cela comme monture des forces d’élite. Forme évoluée de l’aigle terrestre, il avait été découvert sur le continent interdit de la planète Minatron, système solaire Ras 211. La première fois que l’Arrogant avait vu la bête, il avait failli s’étouffer de rire. Inélégante, le bec crochu, le corps difforme, elle se dandinait sur des pattes d’araignée comme un bébé. Ses plumes, d’une affreuse teinte violacée au niveau des yeux, globuleux et saillants, tiraient vers la couleur de boue aux environs des muscles pectoraux. De petites ailes mal repliées, gênant sa démarche, un air de chauve souris sous-marine et mal dégrossie, rien ne laissait présager une monture digne des forces d’élite. Mais l’Arrogant avait vite appris à admirer, si ce n’est à aimer cette bestiole extraordinaire : en elle se cachait la créature volante et aquatique la plus formidable qui puisse être imaginée. Son corps alliait souplesse et dureté, subtilité et puissance. Son métabolisme sec, ses muscles surpuissants, ses ailes élastiques, ses plumes déviant armes à rayons et armes à matières, sa légèreté, tout était qualité en lui. L’aigle n’avait pas d’égal sur son continent d’origine, et sa taille n’y était pas pour rien : à l’âge adulte, il pesait aux environs de cent vingt kilos, pour une longueur de deux mètres quatre-vingt, et une envergure d’un mètre soixante-dix. Sa force lui permettait de porter plus de deux fois son poids sans trop perdre de ses capacités. Petit, capable de voler loin et vite avec un voire plusieurs hommes et leur matériel, silencieux et résistant, il s’était en plus révélé un allié très utile par son intelligence et sa ruse de chasseur. Ses capacités sensitives et cérébrales ne faisaient plus de doute aux yeux de qui que ce soit. Il s’était révélé capable de voir dans la nuit la plus complète, repérant mouvement, chaleur, odeur, bruit, avec une acuité inimaginable pour un être humain. D’autres capacités échappaient encore à la compréhension des spécialistes de la maison : son intuition atemporelle, ses facilités télépathiques et son intelligence étrangement complexe mais trop différente pour être interprétée correctement. Certains s’étonnaient de son courage et de son attachement à son compagnon humain, d’autres doutaient de la soumission dont il faisait preuve. Bref, l’aigle était le meilleur compagnon des hommes des Fées, ainsi que se dénommaient par dérision les soldats des forces d’élite.
   Tout en ruminant ces pensées à la vitesse ico, l’Arrogant suivait la courbe de son jeunot, émerveillé comme toujours par sa beauté. Quand il était sur son dos il n’avait pas à réfléchir pour savoir que les spécialistes fées ne s’étaient pas trompés en portant leur choix sur l’aigle. Vitesse d’approche de 196m/seconde, l’Arrogant vida son conscient et ses muscles se détendirent selon la procédure. Conditionnés avec précision, ils obéirent aux ordres automatiques de l’ico. Suspendu en l’air à une hauteur de trois mètres, l’Arrogant lança ses mains en avant, tandis que ses jambes entamaient leur retombée tout en se rapprochant violemment. Au contact de la sangle antérieure, les doigts claquèrent sur les paumes, enserrant la sangle. Au même instant les jambes fouettèrent les sangles postérieures, qui se refermèrent avec un sifflement mat. Le buste s’aplatit avec un frottement caractéristique sur la selle énergétique, déclenchant ainsi le bouclier protecteur. Déjà l’aigle entamait sa courbe de remontée. L’Arrogant perçut à travers l’inconscient du jeunot la présence de ses dix neuf compagnons. Selon le calculateur, ils seraient en formation de vol dans seize secondes. Les radars neuroniques avaient échoué à les repérer la veille, tout comme ils avaient échoué à neutraliser leur décollage ce matin. En formation de vol ils ne risquaient plus de voir leur communication interceptée. Bref, la routine. L’Arrogant se détendit, et l’aigle aussi. La première manche était gagnée.
   Depuis son adolescence, l’Arrogant était au service des forces d’élite. Service prestigieux parmi tous. A la pointe de l’humanité, les forces spéciales luttaient pour sa survie. Garants de son unité et de sa sécurité, chacun des Fées était conscient de son importance : esprit de corps. Heureusement les directeurs qui se succédaient à la tête des FS avaient été et étaient des hommes intelligents. Ils connaissaient la nature humaine et ne cherchaient pas à abolir la liberté. Avec l’entraînement modèle que recevait chaque fée, cette liberté faisait la force et la renommée du petit groupe d’hommes qui composait les FS. Car l’esprit non enferré dans l’obéissance mentale gardait sa vitalité, sa faculté d’initiative et d’imagination. Les Fées n’étaient pas des pachydermes tueurs, mais des magiciens de l’esprit.
   Ce paradoxe coûtait bien sûr aux FS des traîtres, la liberté étant à ce prix. Mais étrangement, la menace n’avait jamais été réelle. Ce qui laissait penser à l’Arrogant que le Dir disposait d’armes très secrètes. Quant à savoir lesquelles, il n’avait pas la moindre chance de percer le secret de l’homme le plus protégé de l’univers connu.
   Toujours est-il que l’Arrogant avait été poussée dans les bras des FS par un idéalisme nourri de SF. (un sourire affleurait toujours à son esprit quand il se rappelait l’inversion des initiales) Longtemps il s’était étonné d’avoir été accepté. Parmi les hommes et les femmes qui avaient suivi l’entraînement en même temps que lui, seules de rares exceptions disposaient du physique impressionnant des héros de sagas, de péplum, d’espioromans, d’aventures toutes plus incroyables les unes que les autres. Mais il avait fini par comprendre que c’étaient les ressources de l’esprit qui intéressaient les recruteurs des FS. Pour l’aspect corporel, il suffisait d’avoir des dispositions sommes toutes communes. L’entraînement, l’ico, les soutiens chimiques y suppléeraient. Non, le plus dur dans l’affaire était d’arriver jusqu’au bureau de recrutement. Les recruteurs, en propageant les bruits les plus terrifiants à propos de l’épreuve de sélection, avaient transformé le chemin de la coquille familiale jusqu’aux FS en un chemin de croix. La sélection était à moitié faite à l’entrée du centre. L’homme qu’avait été l’Arrogant avait montré un rare brio : premier intégré de sa série, il avait connu l’orgueil. Du point de vue de sa nouvelle position, il avait contemplé les cendres de son enfance. Le hasard de sa personnalité, sa solitude, ses lectures de SF surannée, ses espoirs, tout l’avait prédisposé à devenir fée.
Et maintenant il avait accompli son rêve, il était heureux. La glace lui renvoyait l’image d’un puissant guerrier de l’esprit, les muscles saillants et fins comme ceux de son aigle, le visage noueux, comprimé et brillant de vie. Son architecture mentale, elle, était sa gloire personnelle et secrète. Tout son temps libre était consacré à son exploration, son perfectionnement. Et cela grâce au merveilleux petit appareil des FS, bijou de nanobiotechnologie : l’ico. Inventé par le plus grand génie de la science mentale, Marcus Druzon, l’ico décuplait les capacités mentales jusqu’à un niveau fantastique : chaque fée pouvait visualiser la projection spatiale de l’esprit de n’importe qui, homme ou animal, et y apporter des modifications. Le contrôle du corps et sa programmation devenait un jeu d’enfant. La pensée elle-même pouvait être accélérée jusqu’à précéder légèrement le temps réel.
L’Arrogant avançait chaque jour un peu plus dans les potentialités de l’ico et de son esprit. Tout était encore confus, mais il commençait à passer à un nouveau stade de l’évolution. Il en était convaincu. Une révolution était en vue, et lorsqu’il en aurait maîtrisé les conséquences, il se présenterait devant le Dir. L’état d’esprit promu par les FS était peut-être empreint de liberté, mais il insistait non moins sur le bien commun. L’Arrogant savait donc à qui en référer. On le laisserait passer, parce que personne ne se présentait devant le patron sans de sérieuses raisons. Il était confiant. Mais pour l’instant, une toute autre mission absorbait toute son attention.
L’ico émit le signal de contact. Les dix neuf fées étaient en formation. Déjà la conscience de l’Arrogant avait évacué ses pensées. L’ordre de la deuxième étape de mission parvint à la formation. Immédiatement saisi par les guerriers, il les terrifia. L’effet escompté par les programmateurs. Trois des leurs avaient été abattus au dessus de la jungle noire et deux d’entre eux étaient prisonniers dans la prison centrale. La situation était catastrophique, sans précédent. Un véritable échec. Qu’est-ce qui avait bien pu abattre les aigles ? Prudence et surprise encore plus que de coutume. L’Arrogant examina la situation à vitesse iconique. Cinq fées pour récupérer les égarés, cinq autres en position de surveillance/soutien à très haute altitude, trois pour élucider le mystère des aigles abattus, en contact permanent avec trois soutiens rapprochés, et enfin, le plus dangereux et incertain : les quatre restants, lui compris, en infiltration pour préparer la libération. Contact impossible vu la densité du réseau de surveillance citadin. L’opération risquait de durer quelques heures, avec en conclusion l’attaque massive de la prison centrale, en plein centre ville.

Rapport : simulation de mission n°1879602.
Chef de compagnie : 18574/L’Arrogant.
Ordre de mission : niveau 13 alpha. Récupération jungle/ville + élucidation.
Résultat : 100+. Ordre exécuté.
Temps : 3h46’18’’. Record
Commentaire (04650/Lion d’or/recruteur niveau 2) : exécution parfaite, intuition à étudier, maîtrise de l’ico supérieure, indépendance dangereuse (activité D-, rapport adressé à 03521//sécurité interne). Soutien intégration niveau 2. Conseil : chef d’opération.
Commentaire (02347/Roosevelt3/Chef d’opération autonome) : mission accomplie avec le sens de la beauté esthétique. Accord personnel pour intégration niveau 2. Demande d’association à titre de double chef d’opération autonome. Garantie personnelle fournie. Demande de supprimer les niveaux accessoires 2.1, 2.2, et 2.3. Contact privilégié demandé.
Réponse (01475/Gémaux/juge niveau 2) : 18574/L’Arrogant élevé au grade de chef d’opération associé. Privilèges personnels (02347/Roosevelt3) accordés. Responsabilité provisoire : 02347. Responsabilité secrète : 03521*.
Prochain rapport : au retour de la troisième mission.