Voici un petit texte écrit en collaboration avec mon amie Emilia, il y a quelque temps de cela. Je tiens à ajouter que si quelqu'un souhaite illustrer ce petit conte moral, ce serait génial !

LES CONTES DU POTAGER

SA MAJESTÉ LA COURGE

Dans le ventre de la Courge vivait une large population de Cotillons, peuple élu et sujets digestifs de Sa Majesté la Courge, portant chapeau noir, barbe et papillotes. Ceux-ci se nourrissaient de tout ce que la Courge avalait et étaient capables de tout digérer pour elle. Sa Majesté la Courge aimait bien ses nombreux sujets et se sentait plus importante de les avoir sous ses ordres. Ils lui obéissaient toujours en tout et la chérissaient. Elle les autorisait à faire la fête tous les soirs, bercée par la musique qui venait de l'intérieur. Les Cotillons étaient heureux et digéraient, alors elle se sentait bien.

Mais Sa Majesté la Courge avait un gros défaut : elle était fort orgueilleuse. Mal lui en prit.

Un jour, Le Grand Potiron prétendit qu'il était supérieur à elle parce qu'il pouvait manger des pierres et les digérer, contrairement à certaine courge de sa connaissance ! Furieuse, Sa Majesté la Courge se répandit en invectives et saisit le Potiron par ses racines. Prenant les Carottes pour témoin, elle avala la première pierre qui lui passa sous la patte. Les Carottes hoquetèrent d'horreur.

Ce qu'elle ignorait, c'est que le Grand Potiron était rongé de jalousie, au point d'en devenir vert. Ayant pris les Carottes en otage, il les avait obligé à fabriquer un poison à base de plante qu'il avait répandu sur toutes les pierres du potager. Lorsque Sa Majesté la Courge avala la pierre, elle ressentit une crampe à l'estomac. Puis, elle se sentit mal. Très mal.

Lorsque Le Grand Cotillon sortit de sa case pour aller déjeuner, il découvrit une énorme pierre de la taille d'une montagne, d'une couleur vert-bleu peu ragoûtante. Sonnant la cloche du repas, le Grand Cotillon saisit dix morceau de pierre de ses dix petites mains et les porta à ses dix bouches. Instantanément, il fut pris d'atroces vomissements et tomba sur le sol courgesque dans un délire terrifiant. Les petits Cotillons se rassemblèrent autour de lui, apeurés. Revenant un instant à lui, le Grand Cotillon hurla "Gloire à Sa Majesté la Courge ! Obéissance et honneur". Un râle insupportable suivit. Puis ce fut le silence. La Grand Cotillon venait de rendre l'âme. Une pluie de mini-cotillons s'échappa de lui, se répandant dans l'atmosphère interne de la courge.

Une grande tristesse s'empara de tous les cotillons. Le dernier né, Alfred le Cotillon, qui n'avait peur de rien parce qu'il était inconscient des dangers de la vie, s'avança alors au milieu de tous. Il se lança dans un discours qui enflamma le courgettisme de ses compatriotes. "Au nom de Sa Majesté la Courge et en mémoire du Grand Cotillon, nous allons sortir et trouver les coupables pour les punir !!!"

La troupe des Cotillons s'avança alors vers les sorties de secours éclairées de rouge, qu'ils n'avaient jamais empruntées. Mais au dernier moment, le Grand Cotillon eut un sursaut de vie et s'écria : "Non, mes chers Cotillons ! Vous devez rester pour assurer votre devoir envers Sa Majesté la Courge !" Puis mourut une deuxième fois.

Alfred le Cotillon divisa alors le peuple élu en deux. Les uns restèrent sur place pour digérer, et les autres remontèrent les escaliers de secours qui menaient à la surface. C'était la première fois qu'ils sortaient et leur peur était grande. Mais leur courage était plus grand encore.

La Courge, souffrant d'un atroce mal d'estomac, gisait sur le sol, ses pattes ployées, immobilisée par le poison qui se répandait en elle, émettant de faibles grognements. En face, le Grand Potiron dansait une folle danse de la victoire, portant son nouveau tee-shirt : "King of the potager". Son expression halloweenesque faisait peur à voir.

Malgré un vent d'une force inouïe, Alfred le Cotillon n'hésita pas une seconde et se jeta dans le vide. Tirant sur ses papillotes, il déploya son chapeau deltaplane. Utilisant ses deux papillotes comme manettes de direction, il parvint, après un long vol plané, à atterrir sur le Grand Potiron. Tous ne parvinrent pas à destination, et son coeur fut déchiré par les cris désespérés de ses camarades emportés par des rafales et empalés vivant sur les branches aiguisées des arbres ou mangés par les oiseaux. Alors, suivi de ses frères et saisi d'une rage atroce, il fracassa les portes de secours, se rua dans les escaliers et tomba sur le peuple digestif du Grand Potiron par surprise. Ce fut un massacre ! La brave force expéditionnaire des Cotillons tua jusqu'au dernier des serviteurs du Grand Potiron et se retrouva dans une mare de sang. Le Grand Potiron, saisi de spasmes affreux perdit connaissance et déchira son tee-shirt en tombant sur le sol. Ce fut la tête haute qu'ils remontèrent les escaliers de secours., incapable de digérer, le Grand Potiron allait mourir sous peu.

Heureux, Alfred et ses compatriotes s'apprêtaient à rentrer au sein de la Grande Courge pour annoncer leur victoire, mais un problème demeurait : personne ne pouvait digérer la pierre, qui continuait d'empoisonner Sa Majesté la Courge.

C'est alors qu'Alfred le Cotillon entendit les voix aiguës des carottes. Dirigeant ses compagnons en vol plané vers les carottes, il se posa en haut d'une barrière qui les surplombait. Mais lorsqu'il essaya de leur parler, elles ne semblèrent pas l'entendre. Alfred le Cotillon eut l'idée géniale de reprendre la danse D'Ago-Ago, lors de laquelle les cotillons dansent en rythme et chantent en choeur. Composant un morceau sur le vif du sujet, les Cotillons se lancèrent dans un chant qui parvint à attirer l'attention des Carottes.

Il faut préciser que les Carottes sont connues à travers les potagers du monde pour leur connaissance des plantes médicinales. Et même les Cotillons en avaient eu vent. Exposant leur problème donc, les Cotillons obtinrent des Carottes que celles-ci donnent à Sa Majesté la Courge une herbe qui leur permettrait de digérer la pierre empoisonnée. L'herbe en question était de la Salsepareille, aussi connue sous le nom de Schtroumpfplante.

Ce n'est qu'alors que la force expéditionnaire des Cotillons retourna au bercail. Bénéficiant de conditions météo meilleures qu'à l'aller, ils eurent tôt fait de se retrouver à nouveau dans le ventre de leur bien-aimée Courge. Accueilli en héros, couvert de sang, Alfred le Cotillon dut encore prendre la tête de son peuple et lui faire escalader les parois raides qui menaient à l'autre bout du tube digestif de la Courge. Montant sur les épaules les uns des autres, ils parvinrent à entrouvrir la bouche de la Courge, inconsciente en cette heure grave. Lorsque les Carottes revinrent, apportant la Salsepareille avec eux, les Cotillons la tirèrent à l'intérieur. Là, des milliers de mains diligentes déchirèrent la plante en minuscules bouts. Après l'avoir avalée, les Cotillons se mirent en devoir de digérer la pierre.

Que de douleurs à l'estomac ! Tous pris de colique néphrétique malgré la protection de la plante médicinale, les courageux Cotillons continuèrent envers et contre tout à absorber l'immense montagne de poison. Finalement, alors que presque tous les Cotillons étaient étalés inconscients sur le sol, Alfred le Cotillon parvint à avaler le dernier morceau de la pierre qui avait commencé toute cette histoire insensée.

Le lendemain, tous les Cotillons ne se réveillèrent pas de cette nuit de cauchemar. Pour certains, la Salsepareille n'avait pas suffi à les protéger et ils avaient succombé au poison.

Une messe fut donnée par le Grand Rabbillon en l'honneur des morts au champ d'honneur. Alfred le Cotillon, malgré son jeune âge, fut proclamé Grand Cotillon. "Alfred au pouvoir !" fut le cri repris par tous, jeunes et vieux. Son premier ordre fut de déclarer une semaine entière de fête ! Et nul ne niera que le peuple élu des Cotillons ne l'avait mérité. Au son de la musique, les papillotes sautaient, les chapeaux volaient dans les airs, et la joie était partout.

Sa Majesté la Courge, ayant repris connaissance, mais encore affaiblie, fut heureuse d'entendre la musique résonner en elle et de savoir son peuple vivant et heureux. Consciente du prix qu'ils avaient payé pour elle, elle se jura de ne jamais recommencer.

Désormais reine sans partage du Potager, elle donna aux Carottes le meilleur coin du jardin et reprit sa vie, faite de bouffe et de fêtes interminables.

Émi & dgrv
20/06/2009