Introduction : Ce texte a été écrit en mars 2003. Je le tape huit ans plus tard.  Il s’agit d’une oeuvre de fiction de jeunesse, avec tous les défauts que cela implique. Le texte est particulièrement révélateur d’une forme de projection personnelle (d’où certains éléments n égatifs). J’ai décidé de garder tout aspect qui peut sembler à postériori ridicule, caricatural ou négatif. Il ne s’agit en aucun cas d’un dossier à charge mais d’une oeuvre d’imagination.

 

dédié à mon ami N. A., que j’admire

 

NEMO GASSAYA

 

19 avril 2067

 

La Non-connaissance de la Médiocrité

 

Aujourd’hui, je voudrais parler dans cette critique littéraire d’un homme que nos contemporains ignorent dans leur quasi totalité. Qui se souvient en effet de ces quelques articles dans des journaux à faible tirage, de ces quelques récits si courts qu’on les oublie après les avoir lus, ou encore de ce livre qui a ruiné son auteur pour ne s’être vendu qu’à quelques dizaines d’exemplaires ? Personne.

 

Et pourtant, l’homme dont je parle, Nemo Gassaya, a un parcours plus qu’intéressant. Pas unique, mais assez étonnant pour attirer le regard. En apparence, sa vie se résume à un conformisme universel. Jeunesse révoltée (surréalisme, Dada,...) puis longues études. Chercheur modeste et reconnu dans son champs, mais inconnu au-dehors. Il est resté à ce poste toute sa vie. Il a eu des avancements, des reculs aussi. Une vie affective de désastreuse. Il a même vécu parmi les clochards à plusieurs reprises. Soupçonné de crime passionnel, acquitté pour absence d’évidences suffisantes. Mais tout ceci ne nous intéresse que de loin.

 

Et là n’est pas la raison pour laquelle j’ai acheté les archives de Noam Gassaya à ses héritiers.  En effet, il y a quelques mois seulement j’ai retrouvé dans le grenier poussiéreux de mon père un vieux bouquin dédié à des auteurs au-delà de l’étrange, signé du nom de celui dont je parle aujourd’hui. Il y était question de poulpes, de mort, de personnages fabuleux dont j’ai oublié le nom, de folie... Enfin, le lot habituel des écrivains maudits.

 

Mais une chose le distinguait de tous ces petits auteurs bizarres et inconnus qui sont l’objet de mes recherches. L’impression étrange d’une multitude d’existences transcendantes. Je cherchais alors dans les papiers de mon père (cet écrivain raté, tombé dans la folie dont je vous avais parlé dans ma chronique n°146 du mois dernier), et eut la chance de retrouver la trace des héritiers de Nemo Gassaya. Ce dernier avait été en effet un correspondant de mon père dans des temps lointains.

 

Quand je rencontrai ses héritiers, ils m’ont semblé haïr leur père avec une force que j’ai rarement vue. Heureusement, ses archives ont été préservées et me sont parvenues dans un état relativement bon.

 

Venons-en maintenant à ce qui me fascine tant chez cet écrivain, car je ne peux nier une attirance pour son incroyable puissance de folle médiocrité. Au sens le plus fort. Il a été déchiré au plus haut point entre la vie et l’écriture. Parmi ses notes (au nombre de 73 221), on retrouve des sucessions de bouts de récits plus incompréhensibles les uns que les autres, possédés par l’esprit de Lovecraft ou de Heachington, ces deux décadentistes. 

 

Des traces de folie ? Certes, mais rien qui se fasse remarquer de ce côté-là. Il n’est jamais pleinement tombé dedans. Des talents ? Parfois, cela est indéniable. Il fut un bon analyste littéraire de son vivant. Un parmi de nombreux spécialistes, chacun dans son petit domaine. Mais au final, la réponse est difficile, car après tout, il a été incapable de se détacher vraiment de sa vie. Au contraire, il semble s’y être enfoncé plus que n’importe qui. 

 

Aujourd’hui, alors qu’il est de bon ton de mépriser sa vie, tout ce que l’on peut vivre en dehors des activités productrices, peut-être pourrait-on prendre exemple sur cet homme qui n’a rien fait de grand, pour accepter et transcender sa propre médiocrité. Bien sûr, il ne deviendra jamais célèbre. Trop secret et expansif, trop expressif et fantasque. Mais quel extraordinaire voyage que de plonger dans les méandres de l’histoire de Nemo Gassaya, ses désespoirs et sa folle passion pour le mot écrit, trajectoires cassées mélangées, telles des encres perdues, à tout ce que sa plume a tracé.

 

Je promets de vous tenir au courant au fur et à mesure de mes travaux sur les archives de cet inconnu.

 

Le Doge de Jade.

 

19 avril 2091

 

De l’influence de Gassaya

 

Comme chaque année, à la même date, nous retrouvons l’inconnu Cathédralien qui nous est maintenant familier : Nemo Gassaya. Au fil des ans, mes recherches m’ont mené à travers le monde entier, dans les archives les plus incroyables, chez les plus illustres écrivains, hommes politiques, philosophes et scientifiques, comme chez les plus modestes inconnus, sans la moindre distinction de la part de notre sujet.

 

A ce jour, j’ai pu comptabiliser 11 933 correspondants, dans presque tous les pays du monde. ce qui constitue le record absolu en la matière. Ce réseau de relations, tissé dès le plus jeune âge, lui a permis de se retirer de son métier vers quarante-deux ans. Si l’on suit ses échanges épistolaires, on ne peut qu’être étonné du pied d’égalité sur lequel il parle à tous : présidents (au nombre de 64), secrétaires, ministres, philosophes (137 académiciens), boulangers, et j’en passe...

 

Cet homme avait clairement une personnalité hors du commun, comparable à celle d’un Hitler ou d’un Jésus. Toujours est-il qu’il a discuté du destin de centaines de millions, voire de milliards d’êtres humains. C’est lui  qui a poussé au déclenchement de la Grande Guerre de notre siècle, qui a couté la vie à la moitié de la population terrestre, comme nous le savons tous. C’est lui qui y a mis fin. Il a fait assassiner des milliers d’intellectuels, qu’il connaissait tous par leur nom et prénom, et dont il connaissait toute l’oeuvre. Mais c’est également lui qui  en a protégé cent fois plus, et qui a donné naissance à la Colonie de Skiopolis, pour les isoler et leur permettre de produire toutes les conceptions philosophiques globalistes, si nouvelles à l’époque, et à la base de l’actuel Etat Mondial.

 

Alors, que dire ? En apparence un malheureux écrivain raté, en réalité un des hommes les plus puissants de ce siècle. Possiblement le plus puissant. Ou est-ce l’inverse ? Qui peut affirmer s’il doit le haïr ou l’admirer aujourd’hui ? Moi-même, malgré ces années d’études, je ne sais.

 

Toujours est-il qu’il ne ressemble en rien à tous ces écrivains et hommes de l’ombre que j’ai pu vous présenter au fil des décennies de mon travail. Car Nemo Gassaya ne semble avoir considéré sa correspondance que comme secondaire. Il se voulait avant tout écrivain et homme littéraire. En ce sens, il a raté sa vie. Imaginez quelqu’un vivant dans l’ombre des Grands de ce monde, peut-être inconscient de son pouvoir, et à la recherche de la célébrité. Car quoi qu’il en dise dans ses textes, c’est ce désir qui l’a tiré du début à la fin. 

 

De même qu’il a tiré tous les autres «maudits» par-delà leur obsession pour l’écriture. Si j’ai appris une chose de toutes mes études, c’est bien celle-là. Ne faites jamais confiance aux apparences de la psychologie profonde. Ce sont des mensonges d’honnêteté. Ce qu’enseigne la nouvelle Homothéologie le démontre avec clarté. Nemo Gassaya, ce solitaire qui est le contraire d’un isolé, s’est retrouvé en face de ce qu’il considérait comme des échecs perpétuels.

 

Comme Hitler, mais contrairement à ce dernier, de manière inconsciente, il a fini par s’ouvrir sur un monde illusoire qui a existé par ses conseils. Heureusement, il a pu rétablir sa santé mentale avant qu’il ne soit trop tard. Cette période de sa vie est moins documentée et ouvre à plusieurs interprétations. Il semblerait néanmoins que c’est ce trajet intérieur que transcrit La légende du Poulpe Noir, ce monolithe sans fin.

 

J’invite tous mes lecteurs, tous ceux qui m’écrivent depuis un quart de siècle à propos de notre illustre inconnu, à lire la passionnante étude que lui a consacrée Hoki Tekura, fondateur de l’École de l’Oeuf Martial : La philosophie du Poulpe Combattant. Si la philosophie de la médiocrité intrinsèque de Nemo Gassaya vous intéresse plus, vous pouvez vous reporter sur la biographie écrite par notre bienheureux président, Big B. : Je suis la Médiocrité du Monde.

Le Doge de Jade

 


 

12/07/2241

Historien Officiel. Licence n°47 312

Sun Tzi, 74ème du Nom.

Grand Critique de Chine

 

  • Résultat des recherches dans la section Française des archives Européennes de la Bibliothèque Universelle de Beijing. Âge Nucléaire, période Américaine B.21 et B.23.
  • Sujet : Gassaya Nemo, écrivain et influentogogue. 1986-2053. France. Aspects littéraires et historiques. SN : AS 17 361 ZH)

 

Il est heureux que la millénaire et mille fois glorieuse Culture Chinoise ait eu l’intelligence de sauvegarder les archives complètes du premier Archéologue des Dénoms. Ce fut un homme intelligent, cultivé, mais trop passionné et sujet à ses sentiments. Sa célébrité fur nulle jusqu’à sa découverte par un fameux critique : le Doge de Jade (caste des Electrochocs, SN : BE 75 214 ZS).

 

On retrouve des traces de sa célébrité mondiale jusqu’à environ cent-cinquante ans après sa mort. Mais depuis les trois-quarts du dernier millénaire, la Bibliothèque Universelle de Beijing est la seule à avoir connaissance de ses travaux et de son existence. 

 

Ayant acquis une certaine idée de l’homme en question, je considère qu’il est de mon devoir de le faire connaître aux honorables membres du Gouvernement Impérial Démocratique de l’Empire Chinois. En procédant à une réorientation de 1ère Classe, pour laquelle je conseille Sa Soumission Derain Bylae le 18è, il serait possible d’utiliser Gassaya Nemo pour la Propagande Impérial, par méthode de Détournement de Folies. Il est en effet clair que dans un âge avancé, cet auteur a été atteint de Schizocolique Unilatérale d’ordre 2 ou 3.

 

Parmi les quelques 97 000 pages manuscrites que j’ai classées comme achevées, on trouve : 4 910 pages d’inspiration Lovecraftienne directe, 13 120 pages d’Horreur fantasque, 6 350 pages d’Absurdisme teinté de Dadaisme tardif, 890 pages d’analyse auto-retrospective, 8 430 pages de philosophie hétéroclite, 20 990 pages de romanesque conventionnelle, 7 450 pages de néo-spiritisme secondaire, 18 120 pages de Poulpisme aigu, 4250 pages de poésie de type 1B et 3A et C, ainsi que 12 490 pages de catégories résiduelles.


D’autre part, sa correspondance est la plus considérable découverte à ce jour et l’une des plus conséquentes à ma connaissance : 744 907 pages connues. Elle est d’une importance considérable pour la compréhension du XXIème siècle pré-chinois, tel que reconnu par l’ancien calendrier occidental.

 

Je recommande au Gouvernement Impérial d’imposer le secret pour cette partie de sa vie. Quant à sa production littéraire, les courants d’horreur, d’Absurdisme Dadaiste et de Poulpisme sont les seuls réutilisables. Son indépendance d’esprit nécessitera de nombreuses retouches, mais le résultat en vaudra la peine comme nouvel outil de conditionnement par la folie.

 



07/09/2241

 

Par ordre du Gouvenement Impérial Démocratique de l’Empire Chinois, il sera procédé à une Popularisation  d’orde littéraire partiel du ci-dessus nommé Gassaya Nemo, en vue de la Campagne Mondiale de Propagande n°831 412. Au bout de trois ans, il sera publiquement dénoncé et interdit. Ses archives seront brulées selon la procédure de remplacement habituelle. Cette tâche est confiée à Derain Bylae. Une somme de 4000 Unités d’Épices est débloquée.

 



07/09/2247

 

Affaire Gassaya Nemo classée : brûlée après utilisation. Une prime a été attribuée sur ordre du Secrétariat aux Affaires Culturelles du Gouvernement Impérial Démocratique à Derain Bylae et Sun Tzi 74ème du Nom.

 



19/03/3628

 

Ordre du Comité Révolutionnaire de Pekjing-Beijin :

La 8 732è recherche dans le passé sera dirigée par le Professeur 629 232 A41 FR. Elle aura pour mission de contacter Nemo Gassaya en vue d’en faire un portrait détaillé et de rapporter ses archives du passé. Après étude de ces archives, la 8 942è mission sera consacrée à un interrogatoire autoritaire non violent sous psychose 2A, avec quarantaine du patient. Le compte-rendu devra estimer la réutilisation et la réactualisation nécessaires et possibles de l’oeuvre et de la vie du patient.

 



01/07/3651

 

8 732è mission : Compte-rendu

 

Patient fasciné et fascinant. Réaction du type intellectualiste aigue 21, personnalité F2011. Intérêt Majeur. Archives acquises. Autorisation de Mission 8 942, conformément à la Directive du Comité Révolutionnaire correspondante.

 



01/07/3654

 

8 942è mission : Abandon

Raison : 

  • Suicide du Professeur 629 232 A41 FR.
  • Disparition non résolue du Patient.
  • Equipe de sauvetage abattue
  • Archives brûlées.

 

Il s’agit d’une perte majeure pour le Nouvel Empire.

 

Procédure d’enquête de Classe B-Prométhée déclenchée.

 



21/04/3658

 

UBIK

 

 

Fin du dossier

 



 dgrv

20/03/2003-

29/01/2011