La solitude est cet état où je me retrouve seul face à moi-même, sans médiation, sans intermédiaire pour adoucir le dialogue, le regard que je porte sur moi. Sans possibilité d’aller chercher du secours en-dehors de soi.

La solitude, c’est ce moment où les lumières du monde s’éteignent, où peu à peu, le silence se fait en dehors, et, un peu comme dans un rêve, le tumulte intérieur se réveille. Soudain, le temps s’arque, bouillonne, et les secondes ne courent plus de la même manière. Le monde dehors, de l’autre côté de la fenêtre, a disparu, et n’en subsiste que la mémoire évasive qui m’habite. Ce monde me fait peur. Il ne me comprend pas. Et en même temps, il me manque. Sans lui je ne peux rien même si ses inconnus me terrifient.

Dans cet instant où le monde cesse d’exister, les lignes se brouillent, et je deviens un peu plus indéfini, un peu plus incertain que d’habitude. Instable, je vogue sur une terre devenue océan. Mes évidences ont disparu, la force que je ressentais n’est plus, balayée doucement mais sans possible résistance par une vague de tristesse. La nuit a pris le dessus, et le sommeil qui aurait du m’emporter a laissé la place à un combat du soi contre soi, une lutte entre mes rêves et ce regard intérieur qui me juge. Deux absolus qui ne sont pas vraiment moi, entre lesquels je me retrouve coincé dans leur affrontement de titans.

En cet instant, le simple fait de ne pas avoir sombré dans l’inconscience me condamne. Car je devrais dormir, je devrais me reposer, je devrais suivre les heures du sommeil. Demain, je sais déjà que je ne pourrai me réveiller à l’heure, que tout sera décalé et que je n’aurai ni la force ni l’envie de faire quoi que ce soit. Et ce simple fait, cette simple situation, me condamne. Sans remède.

Etrangement pourtant, tandis que je vois l’heure et les secondes défiler, rien en moi ne bouge. J’ai déjà passé le rubicon. Point de retour en arrière. La nuit est engagée et toute possibilité de sommeil normal est restée loin derrière moi, dans une autre version de la réalité. La version qui devrait être mais n’est pas. Alors je continue, au-delà de la fatigue, dans une course en avant, jusqu’à ce que le corps n’en puisse plus, jusqu’à ce que l’esprit cède et, après avoir tenu jusqu’à l’ultime seconde, s’endorme en me riant au nez, conscient de sa victoire.

Et bien qu’à n’importe quel moment je puisse mettre en pause cette réalité, constater ce qui est nécessaire, éteindre cet écran devant moi et plonger dans le sommeil, je ne le fais jamais. Toujours jusqu’à l’extrême, jusqu’à l’intolérable bout de la nuit. La porte fermée, les rideaux tirés, coupé du monde, et sans que personne ne s’en rende vraiment compte, souffrant chaque seconde, me punissant chaque instant.

En ces moments de nuit volée, tout est du domaine de ce qui ne devrait pas être. Ce que je fais, ce que je ressens, ce que je mange. Toute la définition de mon existence dans ces moments nocturnes passe par cette inadéquation entre ce que je suis et ce que je devrais être. Alors ne pas dormir est à la fois une punition et une condamnation, une injustice et la justice perverse d’une âme insensée. La souffrance profonde de mon être, de ceux que j’ai perdu et ce que je ne suis pas devenu se diffuse en moi, poison violent dont la seule disparition vient avec l’oubli, la cessation d’être.

Alors je ne dors pas. Assis, devant un écran, je supporte le temps. J’absorbe des images, des idées, je cherche, rien de défini, et j’erre au milieu d’un monde qui m’éloigne de tout ce qui est à la source de cette insomnie. La réalité de ma situation ne s’en va jamais néanmoins. Toujours derrière moi. Et de quelque côté que je me tourne de l’écran, elle est là. Autour de moi, en moi. Cette certitude que je ne suis pas ce que je devrais être. Qu’à force de me le dire, de me l’entendre dire, je ne veux même plus être autre chose. Et je reste les yeux fixé sur cet écran, ma souffrance toujours au coin de l’oeil, évidence de ma condamnation. Et dans cet enfer, c’est cette échappatoire lumineux qui me sauve, cette possibilité d’autre chose. Pas pour moi, car je ne peux réussir, mais pour d’autres, pour ceux qui font plus que rêver. pour les gens qui, de fait, valent quelque chose.

Alors résister finit par devenir un paradoxe. Et la seule manière de résister devient d’adhérer à cette course en avant, d’oublier, de tenter de cesser d’être. En éliminant la réalité, je tend à devenir ce que je vois, ce que je lis. Et comme une ligne de défense, se lance en moi cette machine d’activités qui se concentre sur l’écran de ma vie, fenêtre sur ce qui n’est pas et m’aide à ne pas avoir à supporter cet horrible décalage, cette impossibilité d’être, cette évidence de chaque seconde que je ne suis pas ce que je devrais être.

Car la vraie résistance est un paradoxe, un chemin impossible. Quelque chose de tellement dur que mon esprit et mon corps sont fatigués rien qu’à l’envisager. Tellement quelconque que nul désire ne me porte le matin et que je reste allongé, jusqu’à ce qu’il me devienne impossible de rester ainsi. Jusqu’à ce que mon esprit ne supporte plus cet échappatoire qu’est le sommeil et finisse par se résoudre à se lever.

La nuit, je ne pourrais mener ce combat qu’il me faudra faire un jour. La souffrance absolue de ma solitude m’envahit. Et seule une présence concrète, réelle, aimante, un corps près du mien et une âme qui me serre dans ses bras et me rassure parvient à me tirer hors de cette hébétude de la douleur, cette évidence de la mort et de l’inutilité d’être.

Il y a un trou en moi. Un trou infini, qui ouvre sur l’absolue souffrance. Celle de ce qui n’est pas, celle de la déconstruction de tout ce qui est et la perte de tout ce que j’aime. Chaque nuit solitaire, comme une malédiction, un chemin s’ouvre entre mon âme et ce monde parallèle. Et cet univers m’envahit. Me rappelle que je ne suis rien, ne serai jamais rien et que jamais je ne ferai quoi que ce soit.

Alors je fuis. Comme je peux. Car je ne suis pas de taille. Car mon esprit a rendu les armes, car, comme des freins coupés sur une voiture, autant que j’appuie sur ma volonté, rien ne fonctionne et je ne peux mettre fin à cette aberration d’absolue souffrance.

Cette souffrance est difficilement communicable, il semble. Comment exprimer simplement le mal-être de l’existence, ce sentiment d’inadéquation qui vient d’un jugement intérieur porté sur moi et qui me transforme en cercle vicieux incapable de travailler, d’oeuvrer à créer avec constance, et qui, par conséquent, me condamne ? Car ne rien faire, ne rien créer, c’est ne pas avoir de sens. Et si je n’ai pas de sens, je n’ai pas de raison d’être. Alors la seule voie est la cessation d’exister. La dérésolution du soi. La mort. Evidente.

Chaque nuit de solitude, enfermé dans ce monde parallèle qui est ma cour d’injustice, condamné à souffrir, je tourne en rond. Je cesse d’exister le temps de cette solitude, et meurt un peu plus. Et même si j’arrive à exprimer cela, rien ne peut me sauver. Rien, si ce n’est une présence aimante, réelle. Et par cette présence, je parviens à interrompre, un temps au moins, ce cycle qui me défait, et gagne une chance à transformer mon monde, à faire quelque chose.

Alors, me reste à affronter l’autre côté de ma souffrance nocturne : la fuite du jour, de la lumière, qui révèle tout et rend le monde triste à mes yeux, m’enlève toute envie de faire. Car face au monde, comment construire quelque chose de constant ? Comment surmonter son désir de s’amuser, de jouer et d’être un éternel enfant.

Voilà les questions auxquelles je cherche désespérément la réponse. A travers la souffrance, je me condamne, portant toujours le poids du passé. Conscient que jamais, à aucun prix, mon monde ne devrait être ainsi, et que je ne devrais pas être l’homme faible et soumis à cette souffrance intérieure que je suis.

Devrais-je me redéfinir en «Je me condamne donc je suis» ? Paradoxe qui par son implication fondamentale, signifie que tant que je me définis ainsi, je ne peux rien faire de ma vie, je ne peux me donner un sens. Et tant que je ne peux faire cela, je ne peux que continuer à me définir par cette souffrance et cette solitude absolues.

Comme dans toute situation, arrive un moment où l’être, seul, ne peut surmonter ses défis. Je crois que j’en suis là. Dois-je appeler à l’aide ?