SPEED RACER

réalisé par les Frères Wachowski.

Esquisse de réflexion...

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J'entendais parler de douleur au crâne à force d'images de synthèses et de sons testostéroné, de scénario pour mioches décérébrés, de blockbuster estival pas mieux qu'un autre... détrompez-vous, mes braves ! On vous a floué sur la marchandise. En cause ? La campagne marketing rutilante d'un Joel Silver, producteur qui n'a probablement encore une fois rien compris à l'oeuvre d'art qu'il vend. Alors il la résume comme ce que j'ai pu évoquer plus tôt, comme une vulgaire machine à fric. Et, vu les bandes annonces, ça ne passe pas.

Mais la campagne publicitaire n'y est pas pour tout. Rajoutez à cela les critiques très moyennes et les spectateurs, effrayés par ce qu'ils voient du film de l'extérieur... et vous avez le bide économique total qu'est en train de se taper le film. Aux Etats-Unis, il ne rapportera pas plus du tiers des 120 millions de dollars qu'il a coûtés.

Alors qu'est cet objet filmique ?

En premier lieu, c'est une expérimentation, une véritable expérience ! Non pas une oeuvre formatée, mais une création originale, unique, prolongeant la réflexion que les Wachowski ont engagé avec la trilogie Matrix, les Animatrix et tout ce qui touche à cet univers. Une réflexion sur les médias, leur interconnexion, leur pénétration mutuelle. L'influence du manga, on l'aura bien sûr deviné. Mais aussi, c'est devenu une banalité de le dire, celle de l'art superflat, que je ne connais pas personnellement, donc dont je ne parlerai pas ici, mais qui, comme l'entend son titre, consiste à créer par ordinateur une image applatie. Le jeu vidéo est évidemment de la partie, mais de manière inévitable, étant lié aux effets spéciaux aux yeux de beaucoup. Pour répondre tout de suite à cet aspect-là, je dirais que vous ne verrez absolument jamais un jeu vidéo avec un découpage et un montage de l'image aussi affolant, avec des mouvements de caméra qui sont ne serait-ce qu'une petite partie de ce que le film montre. Je me demande même si les Wachowski n'ont pas volontairement prévenu la comparaison qu'on pourrait faire avec le jeu vidéo en exécutant un découpage très élaboré, très rapide, et des mouvements de caméra qui sont centrés sur les voitures/personnages.

Le film a beaucoup été comparé à une autre forme d'art : la peinture. Ceci n'est pas faux.

J'en viens à l'essentiel maintenant. Quelle a été l'ambition des frères Wachowski à traverts cette oeuvre ? Il suffit d'observer. La perspective n'existe pas, comme on l'a vu avec le superflat. Ajoutez à cela les couleurs complètement pop, les environnements (architecture, construction de l'espace, monde représenté) hautement improbables, totalement et visiblement imaginaires, les mouvements de caméra résolument impossibles ainsi que des courses absurdement irréalistes, et vous arrivez à cette idée que l'ensemble du film est une construction totalement retravaillée, ARTIFICIELLE du premier au dernier plan et pixel. A quoi bon ? Tout simplement parce que, à travers cette artifcialité, CA MARCHE !!! Sans une trace de réalisme, Speed Racer nous embarque dans une histoire abracadabrante et totalement manga (on reconnaît nombre de cris, de manières de montrer les mouvements, les combats, directement issus du manga, immobile et animé).

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Certains ont dit que tout cet argent n'a servi qu'à faire des images clinquantes, des explosions et des courses débiles. Mais alors pourquoi cette recherche très complexe que les acteurs ont décrit lors du tournage, consistant à toujours créer derrière les acteurs un environnement plat afin de supprimer toute perspective ? Pourquoi tant d'efforts pour rendre le moindre détail improbable, extrême, extravagant ? Pourquoi une histoire aussi éloignée de la vie de tous les jours, avec des personnages aussi irréalistes et absolus ? Il ne peut y avoir là qu'une démarche volontaire, réfléchie, une démonstration, une preuve par l'image, comme l'est la trilogie Matrix. Les Wachowski révèlent ainsi une constance dans leurs ambitions et dans leur démarche artistique qui devrait réhabiliter, au moins partiellement les deux suites du premier Matrix, que d'aucuns considèrent comme des machines à fric vides de sens.

Bien évidemment, pour toucher sa cible, le film devait fonctionner, lorsque les lumières s'éteignent et qu'il ne reste plus qu'une salle face à une image. Le scénario ne brille certes pas particulièrement par son brio, mais il sert parfaitement son sujet. Qui plus est, il se permet d'être malin par moments, et, surtout, il est cinématographique, du début à la fin de la course. Les Wachowski, au-delà de la qualité d'écriture de leurs scénarios, ne font pas de la littérature. Ils font du cinéma, du mouvement, de l'image en mouvement perpétuel, de l'émotion en fluctuation constante, en tension éternelle. La réflexion, dans cette oeuvre, révélant ainsi plus clairement les modes de fonctionnement de Matrix, ne se fait que minoritairement par le texte. Du moins dans ce film. Non pas que le thème de la multinationale très très méchante et du héros et de sa famille ne compte pas, mais tout le monde sait comment cela va finir avant même le début, et les deux frérots le savent très bien, eux aussi.

Pour preuve ? Beaucoup ont accusé les Wachowski de filmer les scènes de discussion entre Rex, le grand frère, et son petit frère, héros du film, avec leurs pieds, sans se fouler, en champs contre-champs simplistes. Ce sont des moments importants pour la construction de l'intrigue émotionnelle. Jamais les frères Wachowski n'auraient bâclé une scène, quelle qu'elle soit. S'il y a une chose qu'ils sont, c'est des faiseurs de talent (j'évite le côté métaphysique ici). N'est-ce pas, au contraire, une manière des frères de montrer cela comme une convention, comme quelque chose de connu, qui n'est pas vraiment leur propos, pas vraiment la manière dont ils vont mener ce film ? La relation entre les deux frères héros, la vraie relation, transparaît à l'écran, de manière très forte, lors de cette course du jeune frère, au début, contre le chrono, contre le record de son frère, contre une voiture fantôme que lui seul voit (et le spectateur avec). C'est alors que l'on touche l'émotion effleurée dans ces scènes de dialogue du début, c'est alors qu'elle atteint son paroxysme. Je pense que ces dialogues, filmés de manière basique et systématique, sont une note d'intention, montrant que les mots ne sont pas ce qui compte, qu'ils ne sont qu'une extension d'un objet total, oeuvre d'art avant tout visuelle, sonore et émotionnelle, qu'ils sont incomplets sans l'image. D'ailleurs, à moins que quelqu'un me contredise, il ne me semble pas qu'après ces discussions d'introduction, on retrouve cette manière de faire. Par la suite, même les visages deviennent des voitures de course, traversant l'écran, tournant et virevoltant, à l'image de ces commentateurs passionés, chacun dans son box, chacun dans sa langue, poursuivant ce qui se passe à l'écran.

Le scénario sert le film. C'est cela l'essentiel, je crois. De la même manière que les effets spéciaux, les acteurs, les mouvements de caméra... tout dans un film, sert l'objet final. Les Wachowski ont dû comprendre ça à leur berceau...

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Nous approchons de ma conclusion. J'espère vous avoir retenu jusqu'ici, avoir réussi à lever un coin de voile sur ce que peut être cette oeuvre d'art. Et c'est un point sur lequel je voudrais insister. Au lieu de faire un simple blockbuster en se reposant sur leurs lauriers, les frères Wachowski ont voulu prendre à contre-pied ce que l'on fait aujourd'hui dans le domaine, et démontrer, littéralement, que l'impossible était bien possible, et qu'on pouvait toujours prendre un plaisir extraordinaire devant un blockbuster. Et le résultat est une oeuvre d'art visuelle, une peinture en mouvement, faite de personnages bien humains, à caractérisation manga, intégrés dans un festival d'effets spéciaux qui, en ne cherchant plus à imiter la réalité, mais en créant leur propre réalité, leurs propres règles et couleurs, aboutit à ce que pourrait être une peinture impressionniste animée. Ce n'est pas pour rien qu'au moment le plus important du film, la fin de la dernière course, tout ce qu'il reste c'est une voiture perdue au milieu d'une route qui devient un effet optique recouvrant tout l'écran. Le message est clair : le film entier est une création visuelle absolue.

En cela, Speed Racer rejoint un certain cinéma expressioniste allemand. Dans une longue interview extrêmement intéressante John Gaeta, le superviseur des effets visuels, explique dans quelle optique le film a été conçu visuellement. Dans le manga animé, il existe un certain nombre de techniques visuelles, de déplacements et de mouvements de caméra qui ne sont pas réalistes mais qui visent à créer une certaine impression. Une des techniques utilisées sur Speed Racer était un système de bulles virtuelles qui permettaient d'intégrer les personnages dans un paysage à 360° et à plusieurs couches d'éléments pouvant se déplacer dans plusieurs directions. A cela s'ajoute un système de lentilles virtuelles, que l'on peut régler différemment sur n'importe quel élément de l'image, créant par exemple un paradoxe visuel entre le premier plan et l'arrière plan.

Comme le dit Gaeta, il y a deux types d'effets spéciaux dans ce film. Les premiers ont pour précurseur Sin City, qui était une tentative de recréer à l'écran un comics, y compris dans ses spécificités visuelles. Les seconds sont issus de Eternal Sunshine of a Spotless Mind, de Gondry, et consistent en un montage tel qu'il en vient à devenir un effet spécial à part entière. S'adjoint à cela l'ambition de créer un film pour la Haute Définition, qui n'ait pas le grain qu'ont habituellement les films mais la netteté et l'apparence lisse d'une oeuvre pop art aux couleurs éblouissantes.

Nous avons donc une oeuvre expressioniste, pop art et manga animé (le premier à être réellement un manga animé, non pas en tant que transposition d'un manga à l'écran, mais en tant que re-création d'un manga live, c'est-à-dire produisant le même effet qu'un manga animé produirait sur le spectateur). Tout cela dans le but de FAIRE RESSENTIR, de créer une émotion. C'est en cela que je disais que les frères Wachowski allaient à l'encontre de la plupart des blockbusters actuels, parce que, paradoxalement, tout vise l'émotion, la sensation. Et cela marche. On ressent, on est touché par ce que vivent les personnages à l'écran.


Pourquoi ai-je tant aimé Speed Race ? Pourquoi suis-je donc en train de vous conseiller de tout coeur d'aller le voir ? Parce qu'à travers ce film, les frères Wachowski nous rappellent ce qu'est l'essence du cinéma, ce qu'il peut être : un plaisir, visuel, émotionnel, du mouvement. Un art qui, à travers son artificialité, crée quelque chose de bien réel, et de bien palpable : des émotions fortes. Vous croyez que le cinéma n'est qu'une machine à fric ? Voyez ce film. Il est un risque énorme que les Wachowski ont pris, pariant sur la curiosité et le désir de découvrir quelque chose de nouveau, remettant tout sur le tapis et démontrant qu'ils sont tout sauf les pions d'une industrie formatée, trompant, comme avec Matrix, cette industrie, leurs producteursquant à leurs ambitions véritables. Au vu des résultats actuels, je dirais qu'ils ont perdu leur pari.

Sur quoi puis-je appuyer mes dires ? Je dirai simplement que j'étais assis entre deux jeunes femmes qui ne seraient pas allé voir ce film sans moi, que nous avons tous les trois pris un plaisir énorme, et inattendu, et que la salle a applaudi à la fin du film ! Aucun rire mal placé comme il a pu y en avoir au moment de la mort de Trinity. Les Wachowski ont, je l'espère, retenu la leçon, et ne prennent plus la grosse tête. Ils continuent leur petit bout de chemin, en bons geeks, et en toute simplicité et réflexion. Après tout, comme moi, comme vous, ils aiment le cinéma, et ils réalisent les films qu'ils prendraient plaisir à voir. En cela, ils sont artistiquement intègres.

Le film, au final, n'est pas un chef d'oeuvre, les failles existent, pas mal de gens n'aimeront certainement pas, mais je tenais à défendre cette oeuvre qui, à sa manière, est un nouveau jalon du cinéma, comme Beowulf, de Zemeckis en est un, comme Avatar de Cameron en sera un, je l'espère de tout mon coeur. Elle l'est, à sa manière, en tant qu'oeuvre de pop art. Ne reste plus qu'à laisser une chance au film et à accepter de se laisser porter et de rentrer dans cette illusion d'optique des frères Wachowski. Sans oublier que c'est une oeuvre qui ne se prend pas au sérieux, qui a un fond très enfantin, et que ce n'est pas un film d'art et d'essai, mais bien un divertissement !

Voici un excellent article sur l'excellent site de L'ouvreuse, avec tout plein de connaissances sur le film et son background, que je n'ai pas, et que je vous recommende chaudement :
http://louvreuse.net/Analyse/speed-racer-et-le-superflat.html

Et pour compléter tout ça un autre bon article sur le film, cette fois en anglais. SI vous en trouvez d'autres, n'hésitez pas à en mettre le lien en commentaire...
http://www.subtraction.com/archives/2008/0605_go_speed_rac.php

Pour les réfractaires à Matrix ou simplement les curieux, voici une analyse du début de Matrix, snapshots à l'appui, avec l'introduction de quelques éléments clés de compréhension.
http://louvreuse.net/Analyse/the-matrix-la-premiere-sequence.html

Et si vous avez vraiment envie d'aller au bout des choses, vous trouverez ici un dossier très complet avec de longues interviews de l'équipe créative de Speed Racer :
http://www.vrmag.org/speedracer/

Ps : je suis très curieux de voir ce que vous pensez de cette critique, donc je serais plus qu'heureux si vous me laissiez un petit message...